Invité sur la chaîne NCI, Charles Blé Goudé a raconté plusieurs épisodes qu’il présente comme révélateurs d’un processus visant à l’éloigner de l’ancien président Laurent Gbagbo. Il affirme notamment qu’en 2009, lors d’une rencontre à la résidence de Nady Bamba, il aurait été placé sous forte pression politique après avoir demandé publiquement à Guillaume Soro de désarmer. Selon lui, la scène aurait été orchestrée de manière à l’obliger à présenter des excuses au Premier ministre d’alors.
Il a également décrit une visite reçue en pleine nuit à La Haye, durant laquelle un proche lui aurait rapporté des propos attribués à Nady Bamba, l’informant qu’il ne reverrait plus jamais Laurent Gbagbo. Pour Blé Goudé, ces épisodes auraient constitué les premiers signes d’un effort délibéré visant à le marginaliser politiquement.
Ces déclarations ont relancé le débat sur les tensions internes au sein du camp présidentiel à cette époque, ainsi que sur les divergences stratégiques autour de la gestion du processus de paix.
La réponse de Sidiki Konaté : un appel à la précision historique
Face à l’ampleur que prenaient les propos de Blé Goudé, Sidiki Konaté, ancien porte-parole des Forces Nouvelles et acteur direct des négociations, a estimé nécessaire d’apporter sa version des faits. Dans un long texte intitulé « Ma part de vérité », il revisite lui aussi cette période, mais avec une lecture très différente.
Pour lui, la coopération entre Blé Goudé et les Forces Nouvelles a été essentielle à la préparation du Dialogue Direct de Ouagadougou. Il rappelle que Blé Goudé avait accepté de s’engager pleinement dans ce processus, et qu’il avait même proposé une tournée politique pour préparer la population à l’idée d’un rapprochement entre les deux camps.
Konaté insiste sur le rôle déterminant joué par ces discussions dans la consolidation de l’accord de Ouaga, qui avait permis l’installation de Guillaume Soro à Abidjan en tant que Premier ministre du Président Gbagbo.
À propos de la rencontre évoquée par Blé Goudé chez Nady Bamba, Sidiki Konaté apporte une version beaucoup moins dramatique. Il reconnaît qu’une réunion a bien eu lieu, mais affirme n’avoir aucun souvenir d’une scène d’humiliation impliquant des excuses imposées. Selon lui, l’objectif de cette rencontre était de clarifier les positions de chacun face aux critiques grandissantes contre l’accord de Ouaga, et non de contraindre quiconque à un acte d’allégeance.
Pour Konaté, cette période était plutôt marquée par un esprit de collaboration, qu’il appelle le « Bloc de la Paix », associant une partie du FPI, Blé Goudé et les Forces Nouvelles dans le même élan de réconciliation.
Des mémoires opposées mais complémentaires
L’écart entre les deux versions montre à quel point les souvenirs de cette période restent imprégnés de tensions, d’interprétations personnelles et de stratégies politiques.
Les événements évoqués se sont déroulés dans un contexte où chaque geste public pouvait avoir des conséquences majeures sur l’équilibre fragile entre les camps. Il n’est donc pas surprenant que les acteurs de l’époque aient vécu ces moments différemment.

La prise de position de Sidiki Konaté n’a pas pour effet de contredire point par point les affirmations de Blé Goudé, mais elle ouvre une lecture alternative. Là où l’un décrit des scènes de pression et de rupture, l’autre rappelle un climat d’engagement commun et de coopération stratégique.
Cette divergence pose la question centrale de la construction de la mémoire politique : comment les acteurs d’un même événement peuvent-ils garder une lecture si différente de leur propre rôle et de celui des autres ?
Un débat qui dépasse les individus
Au-delà du duel de récits, cette confrontation révèle un enjeu plus profond : celui de l’écriture de l’histoire politique ivoirienne récente. Les propos de Blé Goudé comme ceux de Sidiki Konaté montrent que la vérité de cette époque n’est pas unique mais plurielle, façonnée par les trajectoires, les alliances et les ruptures qui ont marqué les années de crise et de tentative de réconciliation.
Ces prises de parole publiques interviennent alors que la Côte d’Ivoire poursuit son chemin vers la stabilisation politique. Elles rappellent que les blessures de l’époque des Forces Nouvelles, du Dialogue Direct et de la crise postélectorale restent encore sensibles, et que les récits qui en découlent demeurent chargés de subjectivité.
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Entre justice et mémoire : une histoire encore ouverte
En concluant sa déclaration, Blé Goudé s’est dit prêt à défendre ses propos devant la justice si nécessaire. De son côté, Sidiki Konaté affirme n’avoir aucun conflit personnel avec lui et lui souhaite réussite dans ses engagements politiques.
Cette volonté d’apaiser tout en maintenant sa version montre que les anciens protagonistes cherchent aujourd’hui à réconcilier leurs récits avec les réalités politiques actuelles.
Ces vérités croisées laissent entrevoir une histoire encore en construction, où les acteurs tentent de redéfinir leur place et leur rôle dans les événements qui ont façonné la Côte d’Ivoire contemporaine.
