Dès l’ouverture des débats pour fraude à la banque, l’atmosphère s’est alourdie lorsque le procureur de la République a pris la parole pour interroger le prévenu. Face à l’intensité de ses interventions, la présidente du tribunal a dû rappeler à plusieurs reprises la nécessité de préserver le calme et le cadre procédural de l’audience.
Plus tard, dans ses réquisitions, le représentant du ministère public n’a pas mâché ses mots. Selon lui, les faits soumis à la juridiction « saisissent les entrailles » et révèlent une absence totale d’égard pour la mémoire des défunts. Il a accusé le prévenu de troubler « le repos des morts » en manipulant des documents afin de s’approprier des fonds issus de successions, évoquant « l’argent des veufs, des veuves et des orphelins ».
Le parquet a requis une peine de sept ans d’emprisonnement ferme, assortie d’une amende de 600 millions de francs CFA, ainsi que des peines complémentaires prévues par la loi. Une réquisition sévère qui reflète, selon l’accusation, la gravité des faits reprochés.
Un système exploité de l’intérieur de la banque
À la barre, Y.F. n’a pas contesté les faits qui lui sont reprochés. Il a reconnu avoir exploité une faille dans le dispositif interne de contrôle de son établissement. « J’ai vu une faille dans le système et j’ai été piégé moi-même », a-t-il déclaré devant le tribunal, assumant la responsabilité de ses actes.
L’agent de la banque a admis avoir imité la signature de ses supérieurs hiérarchiques afin de faire valider des paiements irréguliers. La technique, selon ses propres explications, consistait à établir des mémos au nom de commerçants plutôt qu’au nom des véritables bénéficiaires des successions. Les dossiers contenaient l’ensemble des pièces requises, à l’exception du nom exact du bénéficiaire, modifié dans le circuit interne. « Toutes les pièces figurent au dossier, sauf le nom du bénéficiaire qui n’est pas correct », a-t-il précisé.
La présidente du tribunal s’est interrogée sur la facilité avec laquelle ces opérations ont pu passer les différents niveaux de contrôle. « Vous n’êtes pas seul dans le circuit », lui a-t-elle lancé, soulignant l’existence de plusieurs paliers de vérification, notamment au niveau du département juridique et de la direction des opérations. Malgré ces observations, le prévenu a affirmé assumer seul la responsabilité des irrégularités.
Les faits remontent à la gestion de dossiers de liquidation de successions. Lorsqu’un client décède, les héritiers doivent fournir plusieurs documents, dont le certificat de décès et les pièces d’identité nécessaires, afin de permettre le déblocage des fonds. Le prévenu était chargé de formaliser un mémo à destination de sa hiérarchie. Il a expliqué qu’au sein du service des opérations, trois niveaux de contrôle étaient censés vérifier la conformité des pièces et l’identité des bénéficiaires. Pourtant, un chèque d’un milliard de francs CFA a été validé sans que les anomalies ne soient détectées. « J’ai constaté que les vérifications n’étaient pas faites comme il fallait », a-t-il affirmé.
Profitant de cette défaillance, l’agent de la banque aurait également modifié à la hausse le taux de commission bancaire, le faisant passer de 2,2 % à 5 %, sans que ses supérieurs ne s’en aperçoivent. Selon ses déclarations, il aurait ainsi perçu 227 millions de francs CFA. Il a reconnu avoir personnellement bénéficié de 120 millions de francs CFA, utilisés notamment pour l’acquisition de deux véhicules, l’un évalué à 40 millions et l’autre à 80 millions de francs CFA.
Un préjudice chiffré à plus de 446 millions de FCFA
Les représentants de la Banque Atlantique Côte d’Ivoire (BACI), constituée partie civile dans ce dossier, ont indiqué qu’un audit interne déclenché après le départ du prévenu avait permis de mettre au jour un manque de 446 430 186 francs CFA. Ce montant correspond, selon l’établissement, au préjudice global subi.
La banque réclame devant le tribunal le remboursement intégral de la somme détournée. L’enjeu financier est considérable et dépasse le seul cas individuel du prévenu, soulevant des interrogations sur les mécanismes internes de contrôle et la gouvernance des établissements financiers.
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Du côté de la défense, l’avocate de Y.F. a plaidé la clémence. Elle a présenté son client comme un homme ayant « assumé » ses actes dès l’enquête préliminaire, rappelant qu’il est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants et le seul garçon de la famille. « Mon client n’est pas un monstre », a-t-elle insisté, estimant que son parcours ne doit pas être résumé à cette affaire.
Selon elle, il aurait au départ voulu aider certaines personnes confrontées à des difficultés administratives avant de « tomber dans les tentations ». « Les voies de l’enfer sont pavées de bonnes intentions », a-t-elle déclaré pour illustrer la dérive progressive qui aurait conduit à ces infractions. Le tribunal a mis sa décision en délibéré. Le verdict est attendu le 12 mars 2026.
