Officiellement, le président sortant du Cameroun a été déclaré vainqueur et a déjà entamé son huitième mandat. Le Conseil constitutionnel a validé les résultats et Biya a été investi. Pourtant, en parallèle, une contestation s’organise autour d’un homme : Issa Tchiroma Bakary, que ses partisans appellent désormais « le président élu ».
Le parcours d’un opposant qui fut proche du régime
Issa Tchiroma Bakary n’est pas un inconnu de la scène politique camerounaise. Ancien ministre, ancien membre important du système Biya, il s’est progressivement détaché du pouvoir et a construit son propre espace politique. En 2025, il se lance dans la course à la présidentielle, convaincu que le pays a besoin de renouvellement. Après le scrutin, il s’autoproclame vainqueur, affirmant disposer de preuves de son avance. Selon lui, les résultats officiels ne reflètent pas la vérité des urnes. Son discours trouve un écho au sein d’une partie de la population, épuisée par la longévité du pouvoir en place et désireuse de changement.
Un scrutin contesté et un pouvoir inflexible
La machine institutionnelle a pourtant fonctionné comme d’habitude. Les résultats ont été publiés, validés, transmis, et l’investiture de Biya s’est tenue dans la sobriété habituelle. Pour le camp présidentiel, le débat est clos. Pour Tchiroma, il ne fait que commencer. Il dénonce un scrutin « tronqué », des irrégularités massives et une répression qui, selon lui, touche « leaders politiques », « membres de la société civile », « créateurs de contenus » et simples manifestants. Dès l’annonce des résultats, des interpellations ont effectivement été signalées, renforçant l’idée d’un pays qui glisse vers une confrontation entre pouvoir et contestation.
Le défi frontal lancé au régime
Issa Tchiroma Bakary ne se contente pas de contester verbalement. Depuis son exil au Nigeria, où il s’est réfugié après plusieurs tentatives d’arrestation, il prend des décisions en tant que ‘’Président élu’’. À Yola, où il vit entouré de soutiens, de notables locaux et même d’anciens militaires camerounais ayant déserté, il agit comme s’il exerçait déjà la fonction suprême. Le 17 novembre, il a publié un document portant l’entête de la présidence de la République, dans lequel il nomme une « porte-parole officielle du président de la République du Cameroun ». Le décret est signé de sa main. Quelques jours plus tôt, il avait donné un ultimatum de quarante-huit heures au régime pour libérer « tous les prisonniers politiques », menaçant de conséquences en cas d’inaction.

Une contestation qui révèle les fractures profondes du Cameroun
Cette crise n’est pas qu’un affrontement entre deux hommes. Elle expose les tensions accumulées dans un pays où plus de 70 % de la population est jeune, tandis que le pouvoir reste entre les mains d’un président désormais nonagénaire. Le besoin de renouvellement politique est palpable, mais le système en place repose sur des institutions verrouillées et un appareil sécuritaire solide. Tchiroma incarne, pour ses partisans, la possibilité d’une alternance. Pour le régime, il représente un trouble-fête qu’il faut contenir.
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Une bataille de légitimité aux conséquences incertaines
Le Cameroun se retrouve aujourd’hui avec deux récits qui s’opposent : celui du pouvoir, qui revendique la continuité institutionnelle, et celui de l’opposition, qui parle de légitimité populaire. Aucun des deux camps ne semble prêt à céder. Le risque est désormais celui d’un blocage prolongé, voire d’une montée des tensions dans un pays déjà fragilisé par des crises internes comme le conflit dans les régions anglophones.
Le bras de fer entre Paul Biya et Issa Tchiroma Bakary dépasse largement la question électorale. Il met en lumière l’essoufflement d’un modèle politique, la soif de changement d’une partie de la population et la difficulté d’une transition dans un système consolidé depuis des décennies. Tant que les positions resteront figées, le Cameroun avancera dans l’incertitude, suspendu entre un pouvoir enraciné et une opposition qui revendique un nouveau départ.
