Une intervention militaire en pleine attente des résultats
Trois jours seulement après le scrutin présidentiel et législatif en Guinée-Bissau, l’armée a déclaré avoir pris le pouvoir pour « rétablir l’ordre » et prévenir un « plan de déstabilisation ». Des témoins ont rapporté de longs échanges de tirs près de la commission électorale et du palais présidentiel. Selon un responsable électoral cité par Reuters, les militaires ont fermé les bureaux de la commission, empêchant toute annonce officielle des résultats.
Dans ce contexte confus, Umaro Sissoco Embaló a affirmé auprès de médias internationaux qu’il avait bel et bien été renversé, sans préciser où il se trouvait. Les officiers n’ont pas non plus indiqué s’il avait été placé en détention.
L’opposition dénonce un « faux putsch »
Alors que le pays s’interroge, l’opposition apporte une version totalement différente. Le candidat Fernando Dias, arrivé en tête selon plusieurs observateurs indépendants, accuse Embaló d’avoir simulé un coup d’État pour échapper à une probable défaite. Dans un message vidéo, il affirme que le président sortant a voulu interrompre le processus électoral au moment où les derniers dépouillements lui donnaient l’avantage.
La coalition de Dias a également exigé la libération de Domingos Simões Pereira, figure majeure du PAIGC et ancien Premier ministre, arrêté mercredi selon plusieurs sources sécuritaires. Pour elle, les arrestations menées par les militaires montrent que l’objectif réel est de bloquer la transition politique.
Les analyses des spécialistes : deux scénarios possibles
Pour Francis Kpatindé, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest et enseignant à Sciences Po Paris, aucune hypothèse ne doit être écartée. Il estime que si Embaló a réellement mis en scène un faux coup d’État, il aurait pris un risque immense, car les militaires en Afrique rendent rarement le pouvoir une fois qu’ils en ont le contrôle.

Le politologue souligne aussi que les derniers chiffres disponibles, transmis par certaines ONG et institutions régionales, montraient une avance de Fernando Dias. Si l’armée a véritablement agi seule, elle pourrait avoir anticipé un basculement politique défavorable ou redouté des tensions. Dans les deux cas, l’arrestation du président sortant et de plusieurs opposants laisse penser que l’armée entend rester aux commandes.
Une région minée par la montée des coups d’État
Avec cette nouvelle crise, la Guinée-Bissau rejoint une liste déjà longue de pays ouest-africains ayant connu un renversement militaire ces cinq dernières années : Mali, Burkina Faso, Niger, Guinée-Conakry. Pour les spécialistes, cette succession de putschs fragilise durablement les institutions démocratiques de la région.
Selon Francis Kpatindé, cette instabilité ouvre un terrain favorable aux groupes jihadistes, qui profitent souvent des divisions internes et du vide institutionnel pour s’étendre vers les zones côtières. Il redoute un effet domino susceptible d’affaiblir encore davantage les États déjà fragiles politiquement.
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Un avenir politique toujours imprévisible
Jeudi matin, la situation restait confuse. Les frontières ont été fermées, la commission électorale est silencieuse et l’armée n’a donné aucune indication sur l’avenir du président Embaló. Le sort de Fernando Dias et de Domingos Simões Pereira n’est pas davantage clarifié.
Dans un pays habitué aux crises et aux renversements depuis son indépendance, ce nouvel épisode entretient le doute : la Guinée-Bissau vit-elle un véritable coup d’État ou une manœuvre politique destinée à empêcher l’alternance ? Les prochaines heures pourraient éclairer une situation encore enveloppée de contradictions.
