Au Sénégal, la crise d’autorité au sommet de l’exécutif ne se dissimule plus derrière les murs du palais présidentiel. Elle s’étale désormais au grand jour, relayée par les médias et alimentée par les propos d’Ousmane Sonko lui-même. Le Premier ministre, dans une sortie publique spectaculaire, a interpellé sans détour le président de la République, Bassirou Diomaye Faye : « Qu’il gère ou qu’il me laisse gouverner ». Une phrase lourde de sens, symptomatique d’un malaise profond dans la cohabitation au sommet de l’État.
Cette déclaration, qui sonne comme un ultimatum, dénonce une situation où le chef de l’État serait accusé de bloquer ou de restreindre les marges d’action de son Premier ministre. Sonko reproche ouvertement à Diomaye Faye un défaut de leadership clair, voire un manque de courage politique à trancher en sa faveur dans les conflits d’orientation ou de gouvernance. Il affirme qu’en l’état actuel, il ne peut plus exercer ses fonctions de manière sereine, tout en précisant qu’il ne démissionnera pas.

En tenant ces propos, Sonko soulève une question essentielle : qui détient réellement le pouvoir exécutif dans la configuration politique actuelle ? Théoriquement, dans une république parlementaire semi-présidentielle, le chef de l’État fixe les grandes orientations, tandis que le Premier ministre conduit la politique de la nation sous sa supervision. Or, si cette articulation devient conflictuelle, c’est l’efficacité de tout l’appareil étatique qui se trouve menacée.
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Le malaise est d’autant plus profond que Sonko ne se contente pas de dénoncer une rivalité feutrée. Il accuse également des pans entiers de l’État : médias, magistrature, société civile, et même certains anciens dignitaires, d’être complices d’une entreprise de déstabilisation de son action. En ciblant directement la télévision TFM, qu’il accuse de « vouloir [le] détruire », Sonko entre dans une confrontation ouverte non seulement avec son propre camp, mais aussi avec les piliers d’une démocratie pluraliste.

Sonko se présente ainsi comme un Premier ministre assiégé, mais décidé à se battre jusqu’au bout. Il refuse l’option de la démission, préférant mettre la pression sur son président, au risque d’une rupture institutionnelle. Ce bras de fer inédit entre deux figures d’un même camp, qui avaient pourtant incarné ensemble l’espoir du changement, pourrait à terme fragiliser la cohésion gouvernementale et accentuer les tensions au sein du mouvement Pastef.
En définitive, cette sortie médiatique révèle une double impasse : politique et institutionnelle. D’un côté, un Premier ministre qui se sent empêché, de l’autre, un président accusé de passivité, voire de duplicité. Au cœur de cette crise, se joue non seulement la survie de leur alliance politique, mais aussi la crédibilité de l’exercice du pouvoir dans un pays où les citoyens attendent avant tout des résultats concrets, loin des querelles d’ego.
Par Mohamed KONATE
