“Bizi” à ciel ouvert : enquête sur les nouvelles formes de prostitution en Côte d’Ivoire

De la rue aux plateformes numériques, la prostitution connaît en Côte d’Ivoire une mutation profonde. Derrière l’apparente banalisation d’une activité qualifiée de “bizi”, se dessine un système organisé mêlant précarité sociale, réseaux transnationaux, risques sanitaires et exploitation humaine. Enquête.
“Bizi” à ciel ouvert : enquête sur les nouvelles formes de prostitution en Côte d’Ivoire
Bizi en Côte d'Ivoire

Une pratique ancienne, un visage nouveau

La prostitution surnommée le Bizi n’est pas une réalité nouvelle en Côte d’Ivoire. Elle a longtemps existé dans les marges visibles de la société, le long des routes, autour des bars, des maquis et de certains quartiers populaires. Mais depuis une dizaine d’années, le phénomène a changé de visage. Il s’est déplacé vers les espaces numériques, adoptant les codes du marché moderne et de l’économie informelle connectée.

Aujourd’hui, ce sont les plateformes de petites annonces, les réseaux sociaux et les messageries privées qui servent de vitrines. Sur des sites comme Locanto.ci ou Jedolo.ci, les offres se multiplient. Les tarifs affichés varient généralement entre 5 000 et 10 000 francs CFA, devenus une sorte de prix standard du marché. Les annonces sont rédigées de manière directe, parfois crue, et proposent des “formules” qui transforment l’acte sexuel en service tarifé, presque banalisé.

Les jeunes femmes qui y figurent sont, pour la plupart, âgées de 18 à 24 ans. On y retrouve également des hommes, un aspect encore peu documenté mais bien réel. À Abidjan, les zones les plus citées sont Yopougon, Cocody (Angré, Cocovico), la Riviera Palmeraie, les Deux-Plateaux Vallon, Abobo, Marcory ou encore Koumassi. Mais le phénomène dépasse largement la capitale économique et s’étend progressivement à l’intérieur du pays.

Du travail “alimentaire” au “bizi” : les chemins de la bascule

Contrairement aux idées reçues, la majorité de ces jeunes filles n’avaient pas, au départ, l’intention de se prostituer. Beaucoup étaient serveuses, hôtesses, réceptionnistes, parfois étudiantes ou apprenties. Leur quotidien était marqué par des revenus insuffisants, des loyers difficiles à payer et des charges familiales lourdes.

Après la crise post-électorale des années 2010, la vie devient plus chère. Les salaires stagnent tandis que le coût de la vie explose. Pour joindre les deux bouts, certaines se tournent vers une activité parallèle. C’est dans ce contexte que naît et se popularise le terme de “bizi”.

Une jeune fille, interrogée sur un plateau de télévision, résume cette dérive avec une franchise désarmante :
« Si j’avais eu des parents pour me soutenir, pour m’aider à bosser, je ne me serais pas retrouvée dans cette situation-là. »
Puis elle ajoute : « Gérer bizi, c’est quoi ? C’est comme baca. C’est facile maintenant. »
Ces paroles traduisent une réalité sociale brutale : pour certaines, le “bizi” apparaît comme la solution la plus rapide à une urgence économique, dans un environnement où les alternatives sont rares.

“Nous ne sommes pas des prostituées” : une frontière symbolique

Beaucoup de jeunes femmes rejettent pourtant le terme de prostituée. Elles revendiquent une distinction claire entre ce qu’elles font et la prostitution de rue. L’une d’elles, se définissant comme “gérante de bizi”, explique : « Chez moi, il y a une différence entre une prostituée et une gérante de bizi. Les prostituées sont celles qu’on retrouve au bord des routes qui arrêtent les clients. Nous, ce n’est pas pareil. Il y a le manager qui est là. Il nous trouve des clients, ni vu ni connu. C’est plus professionnel. »

Cette distinction révèle une recomposition profonde du phénomène. La rue est remplacée par des résidences meublées louées à la journée, souvent différentes d’un jour à l’autre pour éviter toute identification. Les jeunes femmes n’utilisent pas leurs numéros personnels. Elles achètent de petits téléphones dédiés au “business”, avec des cartes SIM non enregistrées à leur nom. La discrétion devient une règle absolue, tant vis-à-vis des autorités que de leurs proches, souvent ignorants de cette activité.

Les managers : au cœur d’un système organisé

Au centre de ce nouveau dispositif se trouvent les “managers”. Ce sont eux qui créent et administrent les groupes WhatsApp, Telegram ou Facebook. Ce sont eux qui recrutent les filles, publient les annonces, répondent aux appels, négocient les tarifs et organisent les rendez-vous. Ils prennent des commissions sur chaque client et contrôlent parfois l’ensemble de la logistique.

Dans de nombreuses situations, lorsqu’un client appelle un numéro figurant sur une annonce, ce n’est pas la fille qui décroche mais le manager. Ce dernier ne mettra le client en relation avec elle qu’après s’être assuré de sa disponibilité et du paiement convenu. Certaines filles plus expérimentées finissent par se passer d’intermédiaire et gèrent elles-mêmes leurs annonces sur les plateformes. Mais pour les nouvelles venues, le manager reste souvent incontournable.

Les offres impliquant des groupes de deux, trois ou quatre filles à des tarifs très bas posent question. Elles traduisent une pression économique extrême et, parfois, une organisation imposée par des tiers. Qui décide de ces offres ? Qui fixe les prix ? Qui encaisse réellement ? Autant de zones d’ombre qui interrogent sur les rapports de force au sein de ce système.

Le cas de Gagnoa : quand la prostitution devient une affaire judiciaire

Récemment, une affaire a mis en lumière l’existence de réseaux transnationaux. Deux femmes nigérianes ont été arrêtées et jugées pour des faits liés à la prostitution organisée. Installées à Dokouyo, dans le département de Gagnoa, elles reconnaissent exercer dans ce milieu. Leur rôle consistait à faire venir des jeunes filles du Nigeria et à les soumettre au travail du sexe.

À la barre, elles expliquent travailler pour une autre femme, surnommée “la boss”, basée au Nigeria. La plus âgée, mère de trois enfants restés au pays, tient un cahier dans lequel elle note les recettes journalières. Elle déclare gagner entre 6 000 et 8 000 francs CFA par jour, argent qu’elle envoie ensuite à cette “boss”.

Interrogée par l’État ivoirien, constitué partie civile, elle affirme que le plus gros montant encaissé en une seule fois s’élève à environ 200 000 francs CFA. La plus jeune, née en mai 2002 et mère d’un enfant, raconte être venue en Côte d’Ivoire dans l’espoir de travailler dans la couture. Selon son témoignage, elle aurait été contrainte à se prostituer par celle qu’elle appelle “la boss”.

Le parquet a requis cinq ans de prison et dix millions de francs CFA d’amende pour chacune. Cette affaire illustre une réalité préoccupante : le glissement de pratiques individuelles vers des réseaux structurés où l’exploitation est manifeste.

Un business rentable, mais à quel prix ?

Certaines jeunes femmes reconnaissent gagner entre 400 000 et 500 000 francs CFA par mois, des revenus largement supérieurs au salaire moyen en Côte d’Ivoire. Cet argent permet de payer le loyer, de subvenir aux besoins de la famille, d’acheter des téléphones ou des vêtements, et parfois d’afficher une image de réussite sur les réseaux sociaux.

Les parents, dans certains cas, acceptent cet argent sans chercher à en connaître l’origine. La pression sociale joue un rôle déterminant. Sur les plateformes numériques, les jeunes sont exposés à une mise en scène permanente du luxe : voyages, téléphones dernier cri, sacs de grandes marques. Le corps devient alors un capital économique, une ressource monnayable.

Un enjeu majeur de santé publique

La banalisation de cette pratique n’est pas sans conséquences sanitaires. Les services proposés varient selon les exigences des clients et les tarifs négociés. La question de la protection n’est pas toujours centrale, surtout lorsque la précarité financière impose des compromis.
Dans un pays où le VIH, les infections sexuellement transmissibles et certaines pathologies liées aux comportements à risque continuent de progresser, cette réalité constitue un enjeu majeur de santé publique. La clandestinité, la stigmatisation et la peur d’être identifiées éloignent nombre de ces jeunes femmes des structures de dépistage et de soins.

Lire aussi : Côte d’Ivoire – Accusé de détournement au PTUA : « Je me suis servi, j’ai pris 134 millions FCFA », reconnaît l’ex-responsable financier

Une société fragilisée

Aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, ce sont des centaines de jeunes filles – et aussi des hommes – qui sont proposées quotidiennement sur des plateformes accessibles à tous. Derrière chaque annonce se cache une histoire de précarité, de rupture familiale, parfois de manipulation ou d’exploitation.
La prostitution s’impose comme une tendance mondiale, et la Côte d’Ivoire n’y échappe pas. Mais sa banalisation, notamment chez les plus jeunes, pose une question fondamentale sur l’avenir de la société ivoirienne, sur la responsabilité collective et sur la capacité des pouvoirs publics à proposer des réponses durables.

Au-delà de la répression

Réduire la prostitution à une simple question de morale serait une erreur. Cette enquête montre qu’elle est avant tout le symptôme d’un malaise social profond, d’un échec économique et d’un défi sanitaire. Dans certains cas, elle relève clairement du crime organisé. La réponse ne peut donc être uniquement judiciaire. Sans alternatives crédibles, sans soutien familial, sans perspectives d’emploi et de formation, le “bizi” continuera de prospérer, au détriment des individus et de la société toute entière.

Avec Europe24.fr

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