Un accusé offensif face au tribunal
À la barre, ce vendredi 12 décembre 2025, l’ex-responsable administratif et financier du PTUA s’est présenté dans une posture résolument combative. Dès l’ouverture de l’audience, il a multiplié les prises de parole, exigeant que le tribunal lui permette d’exposer ses préoccupations avant toute interrogation de fond. Le prévenu a tenu à dégager sa responsabilité de toute conséquence diplomatique ou financière que ce dossier pourrait avoir sur les relations entre la Côte d’Ivoire et ses partenaires internationaux, notamment la BAD, la JICA et le Fonds pour l’environnement mondial.
Il a également affirmé ne plus être en mesure de produire certains documents, expliquant que sa mission de consultant au PTUA était terminée et que les pièces en question se trouvaient désormais à l’AGEROUTE. L’un des points centraux de sa défense repose sur la contestation d’un compte d’opération, qu’il affirme avoir été ouvert « en dehors de toute procédure régulière ». Il a demandé au tribunal l’autorisation de relater, dans le détail, la chronologie des faits afin de démontrer, selon lui, l’irrégularité du montage financier incriminé.
Le fonctionnement du PTUA et la pression des chantiers
Entendu par la suite, le coordonnateur du PTUA, M. Diarrassouba Fousseni, a livré une présentation détaillée du projet. Il a rappelé que le PTUA repose sur quatre grandes composantes financées conjointement par l’État de Côte d’Ivoire et des bailleurs de fonds internationaux. Dans cette architecture, l’État avait la responsabilité d’indemniser les personnes impactées par les déguerpissements et d’assurer le déplacement des réseaux avant le démarrage effectif des travaux.
Cependant, la signature des contrats avec les bailleurs imposait des délais stricts. Tout retard dans la libération des emprises pouvait entraîner le blocage des travaux et exposer l’État à des pénalités financières. Face à l’insuffisance ou au retard des ressources publiques, le PTUA a alors opté pour une solution transitoire : le préfinancement par les entreprises prestataires, afin de permettre le démarrage des chantiers dans les délais exigés.
Le mécanisme du préfinancement au cœur du litige
Dans ce cadre, un compte a été ouvert à la banque NSIA pour recevoir environ 800 millions FCFA mis à disposition par les prestataires. L’ex-responsable administratif et financier du PTUA était chargé de servir d’interface entre le projet et les personnes à indemniser. Parallèlement, un autre compte a été ouvert à Orabank, sur instruction du ministère des Finances, pour recevoir les fonds de l’État.
Selon le coordonnateur du projet, près de 72 milliards FCFA ont été mobilisés pour indemniser environ 29 000 personnes impactées par les travaux, notamment ceux du quatrième pont d’Abidjan et de la voie Y4. Une fois les fonds publics disponibles, le PTUA devait reverser aux entreprises partenaires les montants avancés dans le cadre du préfinancement.
Des aveux lourds de conséquences
C’est sur ce point que le dossier bascule. L’ex-responsable administratif et financier reconnaît que l’intégralité des fonds de préfinancement n’a pas été reversée. Plus encore, il admet avoir perçu de l’argent en espèces auprès de certaines familles indemnisées. À la barre, il reconnaît explicitement avoir pris 134 millions FCFA, tout en précisant avoir reversé 4 millions FCFA à un expert immobilier.
Interrogé par le tribunal sur les raisons de cet acte, il invoque un contrat signé avec l’AGEF pour la libération de 68 hectares destinés à l’installation des personnes déguerpies. Selon lui, les 134 millions FCFA correspondraient à la part de son entreprise dans des ristournes attendues, sur un montant global de 340 millions FCFA qui n’auraient jamais été versés. Une justification qui peine à convaincre l’accusation.

Des témoignages qui accablent la défense
Lors de l’audience précédente du 5 décembre 2025, plusieurs témoins avaient déjà dressé un tableau troublant des pratiques en vigueur. Un imam, indemnisé dans le cadre des travaux du quatrième pont, a expliqué avoir reçu deux millions FCFA par virement bancaire, avant de découvrir, lors de sa convocation à la police économique, qu’un montant de 7,5 millions FCFA avait été enregistré à son nom. Documents bancaires à l’appui, il a contesté ces chiffres.
D’autres témoins, notamment des familles impactées par la voie Y4 à Anyama, ont décrit un système dans lequel ils étaient invités à ouvrir des comptes à Orabank, à percevoir les indemnisations, puis à retirer une partie des fonds en espèces pour les remettre directement à l’ex-responsable administratif et financier. Certains ont affirmé avoir agi sur instruction du prévenu, pensant rembourser des avances liées au préfinancement.
Une affaire renvoyée pour préserver les droits de l’État
À l’audience du 12 décembre, l’Agent judiciaire de l’État a signalé l’absence de l’avocat de la partie civile, victime d’un malaise. Afin de garantir le respect des droits de l’État de Côte d’Ivoire, il a sollicité un renvoi de l’affaire. Le tribunal a fait droit à cette demande, désignant un magistrat chargé de la mise en état du dossier. Un rapport est attendu pour le 2 janvier 2026.
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Un dossier emblématique des dérives possibles des grands projets
Au-delà du cas personnel de l’ex-responsable administratif et financier, ce procès pose la question de la gouvernance des grands projets d’infrastructures en Côte d’Ivoire. Le recours au préfinancement, présenté comme une solution pragmatique face à l’urgence, révèle aujourd’hui ses failles, entre absence de procédures claires et risques de dérives individuelles. Le verdict attendu en 2026 devra trancher entre responsabilités personnelles et dysfonctionnements systémiques, dans un dossier suivi de près par l’opinion publique et les partenaires internationaux.
Avec Europe24.fr
